vendredi 27 mars 2015

LES AFRICAINS DOIVENT SE PRENDRE EN CHARGE



Breizh-info : 1. Après votre carrière politique en France et en Bretagne, vous vous êtes engagé au Togo. Et aujourd'hui, où en êtes-vous?

Kofi Yamgnane(K.Y.) : En effet, je suis « tombé » dans la politique en Bretagne puis en France alors que rien ne m'y prédisposait : je n'ai reçu aucune formation en la matière puisque je ne suis diplômé que d'une École d'ingénieurs. Mais les Bretons de Saint Coulitz, bientôt suivis par les 14 communes du canton de Châteaulin puis par l'ensemble du Kreiz Breizh, en ont décidé autrement : non seulement ils m'ont donné un nom, mais aussi permis de m'initier à la gestion d'une commune d'un département, d'une région, de la France tout entière. Cela a été et reste un grand honneur pour moi et je crois avoir fait tout ce que je pouvais pour servir mes compatriotes avec bonheur, avec abnégation, avec la compétence qu'ils m'ont reconnue.
Estimant en avoir fait suffisamment, j'ai choisi de faire venir des plus jeunes pour continuer le travail entrepris, en quittant tous mes mandats électifs dès 2008. Et c'est donc tout naturellement que j'ai pensé que je pouvais utiliser l'expérience acquise dans un pays démocratique, pour servir mon pays d'origine, le Togo où le mot « démocratie » est un ORNI(Objet Rampant Non Identifié), piétiné par le pouvoir ; assourdi par le bruit des bottes, des fusils et des chars ; assassiné à coups de gourdins cloutés et de machettes...
Je n'ai encore pas pu le faire cette fois-ci, ayant subi et continuant à souffrir des embûches diverses et variées que me tend le pouvoir autocratique qui sévit au Togo depuis 1967, sous la férule d'une seule et même famille.
Mais les Bretons m'ont appris qu'il ne faut jamais renoncer et donc, même si cette fois encore je ne serai pas dans la compétition présidentielle, le pouvoir togolais sait qu'il doit compter avec moi.

Breizh-info : 2. Quel est l'état du continent africain à l'heure actuelle? Les démographes s'inquiètent quant à l'explosion quasi-exponentielle de la démographie. Comment est-ce possible de la réguler selon vous?

K.Y. Le continent africain en général, l'Afrique occidentale en particulier, est d'ores et déjà le continent du 3e millénaire, tant pour ses richesses naturelles que pour sa richesse humaine. Le continent africain est appelé à devenir « l'eldorado » du 21e siècle. Notre compatriote Bolloré peut vous le dire en connaisseur, lui qui est déjà sur le continent.
Mais pour cela, il faudra que les Africains se prennent en charge et rejettent les modèles importés ou imposés de l'occident : modèle du vivre-ensemble, modèle de développement, modèle de la sécurité du continent, modèle culturel...etc.
Quant à la démographie, j'admets avec vous qu'elle connaît un fort développement, mais cela ne doit pas et ne peut pas être un problème. L'Afrique compte bientôt 1 milliard d'habitants mais c'est le continent dont la densité démographique est la plus faible du globe. Elle peut clairement nourrir tous ses enfants à leur faim et même prendre en charge des populations d'autres continents. Il lui faut simplement trouver un modèle politique et un modèle de développement conformes à son histoire, à ses civilisations et à sa culture.
Cela fait partie du travail dans lequel je prendrai ma part : l'Afrique attend les contributions de tous ses enfants.

Breizh-info : 3. De Lampedusa à Mellila, des milliers de jeunes africains tentent leur chance pour venir en Europe, tous les jours. Notre continent est-il encore un Eldorado? Peut-il et doit-t-il accueillir la jeunesse africaine?

K.Y. J'appartiens à cette génération d'Africains qu'on qualifie «d'intermédiaire», celle qui avait moins de 15 ans au moment des indépendances des pays africains. Nous étions assez grands pour connaître, comprendre et même admirer ceux que nous avons accepté d'appeler «les pères des indépendances»: Ben Bella, Bourguiba, Nasser, Haïlé Sélassié, Senghor, Sékou Touré, Houphouët-Boigny, Nkrumah, Olympio, Lumumba, Kenyatta, Modibo Kéita, Mandela... ainsi que les non-alignés: Gandhi, Sihanouk, Tito, et...les autres. Cependant nous n'étions pas assez «mûrs» pour participer aux luttes contre le colonisateur, autrefois esclavagiste.
Notre génération a accédé ensuite au pouvoir, succédant à ces figures de proue qui furent parfois éliminées par le crime.
Qu'en a-t-elle fait, de ce pouvoir conquis dans la violence, souvent avec l'aide des colonisateurs que nos pères croyaient avoir mis dehors, mais qui utilisent les nouveaux venus pour régler leurs comptes à ceux qui avaient osé les braver pour libérer leurs pays?
Incapables de montrer le chemin de la liberté si chèrement conquise, incapables de guider leurs peuples vers le développement, avides de richesses, les nouveaux maîtres de l'Afrique sont quasiment tous devenus, peu ou prou, des dictateurs, des suceurs du sang de leurs propres frères et sœurs.
Découragée, désespérée, affamée, la génération suivante, celle qui est arrivée après la mienne, a purement et simplement déserté le combat pour la liberté. Réfugiée dans le combat pour la survie, reprenant à son compte les valeurs d’argent et d’individualisme aujourd’hui dominantes, elle a cru n'avoir plus que le choix entre:
- soit émigrer quoi qu'il arrive et quel qu'en soit le prix à payer : beaucoup ont disparu pendant cette macabre «transhumance»; la plupart de ceux qui sont parvenus à «l'eldorado» traînent leur misère dans les villes européennes ou américaines, bardés de diplômes universitaires mais obligés d'accepter pour quelques euros, des boulots de sous-hommes: éboueurs, gardiens d'immeubles, membres d'organismes de sécurité privée... surexploités, mal logés, pourchassés par la police...
- soit se transformer, en Afrique, en bandits de grands chemins : coupeurs de routes, racketteurs, preneurs d'otages, pirates des mers, trafiquants en tous genres, chefs de guerre, assassins...
Au besoin, ils espèrent ennoblir leurs crimes en invoquant la «guerre sainte», le djihad, en appelant l'islam au secours, alors que ce faisant, ils trahissent allègrement le prophète, le Coran, la Sunna...
Non, l'Europe qui se barricade, s'enferme derrière ses hauts murs de Schengen et autres, qui réinvente la théorie de la dérive des continents pour s'éloigner de la plaque africaine... non, l'Europe n'est décidément pas un Eldorado et la jeunesse africaine doit savoir qu'elle n'est pas la bienvenue ici.
L'Afrique est à la croisée des chemins: sa jeunesse qui s'en va constitue une véritable saignée blanche pour nos pays et c'est insupportable. C'est le moment pour la jeune génération de se ressaisir, de reprendre le chemin de la conscience et de se mettre au travail pour délivrer le continent.

Breizh-info : 4. Des deux côtés de la Méditerranée, un mouvement en faveur de la remigration, c'est-à-dire le retour des populations dans leur pays d'origine, se développe. Est-ce une solution pour le futur? Cela ne permettrait-il pas à l'Afrique de se relancer économiquement?

K.Y. Je ne sais pas s'il faut absolument demander aux migrants de retourner dans leurs pays d'origine. Voyons : il y a 6 millions de Français installés à « l'étranger » pour y trouver sans doute mieux que ce que nous avons ici. Imaginons leur retour en France : accepteront-ils de prendre en charge le sale boulot que font ici les immigrés du sud alors eux aussi repartis chez eux ? De quelle manière participeront-ils au développement de leur pays d'origine ? Quel type de relations entre les hommes et entre les peuples inventerons-nous alors pour continuer à vivre ensemble ?
Prenons conscience que le globe meurt de ses frontières : frontières géographiques bien sûr, mais aussi frontières raciales, frontières religieuses... Les croisades catholiques du Moyen-Âge n'ont pas suffi en souffrances aux hommes et donc plus de 600 ans après, nous avons le djihad... N'est-il pas temps d'y donner un coup d'arrêt ?

Breizh-info : 5. Comment jugez-vous le bilan du Parti Socialiste en Bretagne, à quelques jours des élections départementales et à quelques mois des régionales?

K.Y. Je dois dire que nous socialistes, nous n'avons sans doute pas fait tout ce qu'il fallait pour continuer à hisser la Bretagne au niveau des plus grandes régions d'Europe comme la Bavière ou la Catalogne, mais nous avons fait mieux que la droite : je vous rappelle que le portique écotaxe qui a réveillé tous les démagogues bretons et que nous avons supprimé en Bretagne, est une production des gouvernements Sarkozy, Fillon et autres Juppé. Dois-je rappeler qu'à plusieurs reprises Sarkozy a dit tout le mépris qu'il avait pour notre Région : notamment à Brest et au Guilvinec ?
Pour le reste, moi je fais partie de ceux que l'on appelle « les socialistes atterrés ». Plus de trente ans après mars 1983, un gouvernement à majorité socialiste opère un second tournant de la rigueur. Il paraît qu'il n'existe aucune autre alternative... J'ai été membre de l'équipe de campagne de François Hollande en 2012 parce qu'après la catastrophique gestion de Sarkozy, j'ai fait mien le slogan « le changement, c'est maintenant ». Le virage que nous avons effectué en 2014 et qui s'est matérialisé par un plan d’austérité de 50 milliards d'euros au détriment de la croissance, de l’emploi, de la protection sociale, des services publics et du pouvoir d’achat... m'est difficilement supportable.
Militant socialiste depuis 1983, longtemps membre du Conseil National, je suis d’autant plus atterré que ce choix fondamental n’a été délibéré dans aucune instance de notre parti, et a-fortiori dans aucun congrès...
Vous m'avez compris : ce bilan n'est pas à la hauteur du changement attendu, ni du peuple de France, ni des Bretons, ni de moi. Et pourtant, en ma qualité de socialiste, je serais condamné à expliquer à mes concitoyens qu’après la « désinflation compétitive », après le « choc de compétitivité », c’est désormais le « pacte de responsabilité », un cadeau pur, simple et sans aucune contre-partie fait aux « patrons », qu’il faut administrer à notre pays.
Autour de moi, j'observe mes amis bretons, ceux qui m'ont accompagné et porté aux divers combats de gauche que j'ai menés durant 30 ans...et j'écoute leur silence et leur résignation à constater(avec quelle amertume!) que le choix de l’exécutif risque de mener inexorablement notre camp, défaite électorale après défaite électorale, à un nouveau 21 avril qui menacera l’existence même de notre parti en 2017, risquant du coup de laisser la place à un gouvernement d'extrême-droite... Quelle responsabilité ! Vous comprenez avec quelle angoisse j'attends les échéances que vous évoquez...

Breizh-info : 6. Que répondez-vous à ceux qui ne comprennent pas comment l'on peut à la fois s'investir au Togo et en France ? La double nationalité est-t-elle selon vous une bonne chose ?

K.Y. Ceux qui disent cela, s'ils le disent en me regardant, sont au moins myopes, sinon de mauvaise foi car je ne suis pas à la fois en France et au Togo. C'est précisément pour ne pas « courir deux nationalités à la fois », comme vous dites, que j'ai attendu d'avoir fini tous mes mandats en France avant d'aller au Togo.
Quant à la double nationalité dans la vie courante, je pense qu'elle est une richesse. En tous cas elle ne peut pas être un obstacle pour une femme ou un homme conscient de ses responsabilités à les exercer avec discernement. Et puis dans ce monde globalisé, quel sens y a-t-il à revendiquer mordicus, son appartenance à un clocher ?
Sur le fond, même devenu Président de la République du Togo, je ne renierai pas ma nationalité française ; je ne renierai pas que j'ai été maire de Saint Coulitz ; je ne renierai pas que j'ai été Vice-Président du Conseil Général du Finistère ; je ne renierai pas que j'ai été Conseiller Régional de Bretagne ; je ne renierai pas que j'ai été Député de la Nation française ; je ne renierai pas que j'ai été Secrétaire d'État dans deux gouvernements de la République française ; je ne renierai pas que je suis Commandeur dans l'Ordre National de la Légion d'Honneur...etc.
Ne sont-ce pas là des raisons suffisantes à convaincre les Français, surtout les entrepreneurs exerçant au Togo, que je ne peux pas chercher à nuire à leurs intérêts, même s'il est normal que je défende en priorité les intérêts du Togo ? Veulent-ils et peuvent-ils comprendre que toutes choses égales par ailleurs, un démocrate vaut mieux qu'un dictateur, y compris pour protéger leurs intérêts ?
Et pourtant, quelques rares personnes pensent le contraire : d'après elles, je serais mal intégré en Bretagne puis mal réintégré au Togo. C'est d'ailleurs la thèse que votre propre site breizh-info.com a développée dans son fameux article publié le 13 décembre 2013 « Kofi Yamgnane, du Togo à la Bretagne et retour », repris avec délectation par le pouvoir autocratique togolais pour expliquer aux Togolais que je ne serais qu'une espèce de chauve-souris dont personne ne veut : ni tout-à-fait oiseau, ni tout-à-fait souris... Je dois dire que cet article m'a profondément blessé : non seulement je constate qu'il ne s'agit que d'une affirmation gratuitement malveillante, mais encore je me suis senti trahi par les miens, mes frères bretons...pas tous, heureusement !

Breizh-info : 7. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur l'état de la France? Du monde?

K.Y. Vaste programme !
Pour ce qui est de la France et de l'Europe, je pense vous avoir abondamment répondu : elles s'enferment, elles s'isolent et repoussent au loin tous ceux qu'elles considèrent comme des « parasites » venus manger leur pain blanc, profiter de leurs diverses allocations sociales, de leur système de santé et de retraite, leur « piquer le boulot »... Selon moi, leur état n'est pas beau et leur avenir est sombre.
Pour ce qui est du monde, c'est une question me trotte dans la tête depuis très longtemps. C'est pour en parler avec eux qu'à l'aube du 21e siècle, j'ai demandé et obtenu un entretien avec Aimé CÉSAIRE en juillet 2000 et Nelson Madiba MANDELA en septembre de la même année.
Comme disait le fameux philosophe grec, j'ai en mains une lampe-torche car dans cette totale obscurité de ce monde, « je cherche un Homme ». J'ai pensé que ces deux hyper-grands africains pouvaient me donner une plus puissante lampe-torche et me montreraient le chemin. Je crois avoir obtenu les deux : et la lampe et le chemin. Je les partagerai un jour : un livre ?
En attendant, je peux juste vous dire aujourd'hui que nous avons abordé beaucoup de thèmes sur l'état de ce monde : l’aventure humaine, l’évolution de l’humanité et du monde contemporain jusqu’à l’actualité d’aujourd’hui, la représentation de l’homme et de son histoire, le sens des relations entre les hommes, entre les peuples et le sens du dialogue entre les cultures… sans occulter, bien sûr, aucune des questions qui font débat: relier les mondes, franchir le temps, croiser les regards, vivre ensemble, la religion et le sacré, la guerre, le pouvoir, l'État, la société humaine et son environnement… Au nom de l’humanisme africain, j’y suis très attentif.
Un autre jour...nous en reparlerons peut-être.

Propos recueillis par Yann Urvoas


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